10 mars 2010
20h30. Je suis allé voir deux jeunes assez perturbés. Et une narratrice trouble-fête, alternant cruauté et empathie, gamineries et réflexions profondes. J’ai aussi écouté des petites histoires, des faits que j’ai du mal à trouver «divers».
Ça m’a inquiété, troublé. J’ai pas tout de suite compris pourquoi. Alors je suis rentré, j’ai écouté John Lennon, et puis j’ai réfléchi au dénouement, parce que le choix me semblait un peu trop restreint, et ça m’a foutu en colère. Enterrer ses rêves pour grandir, ou garder ses rêves pour crever avec, la bouche ouverte? C’est ça, l’issue? Et on est censé faire quoi avec ça, au juste? Nous lamenter sur nos rêves perdus? Et si je réplique que je vis encore avec mes rêves, on me répondra que c’est parce que je suis un post-ado attardé? C’est trop facile, merde!
11 mars 2010
8h. Le réveil sonne, et j’ai fait un sale cauchemar. Rêvé que je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment, dans une fusillade, arbitrairement. Je me souviens que je n’étais plus en colère, dans mon rêve. J’ai compris que j’étais un figurant dans le rêve d’un autre. C’était bizarre. Mourir était faux, mais mourir était réel, comme peut l’être la sensation dans le cauchemar. Je me suis jamais senti aussi vivant qu’en entendant la détonation, je crois.
Le reste de la journée, brouillard confus.
12 mars 2010
Je suis retourné voir Le chagrin des ogres. Pour retrouver «l’adolescent qui est mort, l’adolescent qui est en soi.» Pourquoi réduire un état d’esprit, une révolte, la force de croire, à… l’adolescence? Parce que, comme Nadine le dit avec conviction, dans cette période, «tu as changé!»… Oui, et alors? Quand on vieillit, la vie est complètement exempte de bouleversements? Ai du mal à avaler ça…
Laetitia, trop laconique, l’envie de lui mettre une claque pour la réveiller. Mais, pourtant, une histoire qui réussit à toucher. Le corps qui change, la nouvelle enveloppe insupportable, s’éplucher pour se mettre à nu, ôter les strates de vêtements comme autant de reproches haineux du monde adulte. Admettre avoir grandi dans la peur, cesser de se projeter dans un rêve pour s’enfuir. Laisser s’envoler ses illusions. Un exemple d’adolescence difficile qui reste… assez juste. Même si son «j’aime la souffrance» nous donne l’impression d’écouter du mauvais black metal. Probablement qu’elle aime la souffrance parce qu’elle se sent aussi vivante que moi dans mon rêve, au son de la détonation.
Bastian, il plane un peu. «C’est quoi être normal?» Bien belle question. Mais l’impression qu’il tombe dans le même piège du langage et se cale dans la case «anormal, rejeté, paria». Je pense pas qu’il ait été si anormal que ça. Juste… pas intégré pour un sou. Mais l’anormal, le marginal qu’il croit être, c’est un stéréotype tellement banalisé que sa colère, au but du compte, tombe dans un certain… conformisme. On va sûrement me dire que je suis un serial killer en puissance pour écrire un truc pareil. «Vomi, lol.» Le sentiment de révolte typique des ados est à ce point récupéré, exploité, qu’on se demande encore comment les jeunes arrivent à se révolter sans faire de cas de conscience… Alors Bastian hait peut-être le hip-hop, moi je hais l’image qu’il véhicule, parce qu’il fait trop figure d’exemple avec le propos qu’il veut faire passer. Figure trop évidente, peut-être. Mais pour tenir de tels propos, je dois probablement être trop vieux, cynique et blasé. Par contre, là où Bastian «réussit» (pfff) à être anormal, c’est en poussant sa logique à l’extrême: en passant à l’acte. Ai la désagréable sensation que le fait qu’il se soit confié (via son blog) a pour beaucoup contribué à aller jusqu’au bout, comme s’il ne pouvait plus reculer, puisqu’il l’avait écrit… Aliénation, danger. Même si sa révolte est fondée, pour ne pas dire légitime, son choix reste parfaitement idiot, complètement vain. Et sa présence sur le plateau devient plutôt… accessoire, finalement. Bastian est un prétexte pour comprendre la cruauté de son environnement. Et l’objet de la révolte finit par étouffer l’individu.
Quant à Dolores, la voix qui arpente le plateau, je ne sais pas ce(ux) qu’elle est. Mais elle est pour beaucoup dans l’intérêt de la pièce.
13 mars 2010
Toute la journée, j’ai attendu 20h30. Aujourd’hui, c’était la dernière occasion de voir Dolores. Je me surprends à réciter ses petites histoires dans ma tête, comme une litanie. C’est quoi cet attrait morbide pour les faits divers? C’est quoi cette récompense à la fidélité, l’opportunité de tuer, de laisser parler le couteau Champion? Je ne suis pas certain de vouloir savoir pourquoi.
Le pourquoi qui retient mon attention, c’est pourquoi Dolores est si aléatoire. Comme suivant une pensée erratique, ses paroles et réactions passent d’un extrême à l’autre. Souvenir de mots qui font mal, conscience cruelle et joueuse, seul appui pour des jeunes livrés à eux-mêmes… Et, puis, lucidité qui secoue la tête en réalisant que Bastian va aller trop loin, tristesse quand elle réalise qu’elle va perdre son autre partenaire de jeu. Pourtant, ai la sensation que Dolores n’a fait qu’appuyer et partager la révolte de Bastian, alors qu’elle n’a pas cessé de persécuter et décourager Laetitia, comme s’il y avait favoritisme.
Un côté double-face, une ambiguïté bienvenue pour éviter l’assimilation à Batman ou au Joker… Peut-être parce que Dolores est la voix de la colère. Contre soi ou contre les autres, ce qui oriente son comportement vis-à-vis de Bastian et Laetitia.
Colère contre la fascination que nous développons pour les petites histoires.
Colère contre les rêves conformistes de famille aimante, home-cinéma, 4 x 4 et labrador. Des rêves qui n’en sont plus tant ils sont plats, fades.
Et surtout colère, comme un dernier hommage rendu aux laissés pour compte, «morts dans le métro depuis longtemps déjà…»
Vincent Desoutter
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